
Katia Kameli, Dissolution (extrait de la vidéo) © Katia Kameli
La Galerie FJ est heureuse de présenter sa première exposition collective, née d’une confrontation entre des oeuvres issues de sa collection et des pièces esquissant les orientations futures de la programmation. Par le bais d’appropriations, de détournements poétiques et de brouillages des codes, les oeuvres de Profondeurs de champs interrogent la notion de territoire, tant spatial que corporel, symbolique, culturel ou intérieur. Si l’appellation Profondeurs de champs provient de l’univers de la photographie, l’expression fait ici référence à la nature des oeuvres exposées. Majoritairement bidimensionnelles, elles effleurent en effet les limites du minimalisme tout en soulevant en filigrane des problématiques d’ordre sociétal et politique, convoquant ainsi de multiples niveaux de lecture.
Sous des apparences légères et acidulées, l’oeuvre Les couleurs, de Ninar Esber est le fruit d’un geste espiègle venant diluer le contenu symbolique de l’objet. Les couleurs des étendards de différents pays ont été confondues jusqu’à obtenir une teinte allant au delà de considérations identitaires. La Galerie FJ a porté son choix sur les drapeaux du Liban, de l’Algérie, de la France et du Maroc, qui font respectivement allusion aux origines de l’artiste, de la galeriste et de la commissaire de l’exposition, réunies sur le sol Marocain pour la cause artistique.
Les teintes pastel de la vidéo Dissolution de Katia Kameli occultent une triste situation. L’oeuvre, filmée dans le port d’Alger, montre des cargos s’évanouissant au loin dans les volutes de chaleur s’échappant de deux cheminées situées au premier plan. Noyées dans une atmosphère alanguie et évanescente, les embarcations prennent des allures d’insectes fantomatiques traversant l’image au ralenti. Cette zone de la Méditerranée est en réalité le passage obligé des « harraga », candidats à l’immigration clandestine en quête d’une vie meilleure. D’une apparente quiétude faisant écho à Dissolution, la courte vidéo A heavy summer de Burcu Yağcıoğlu montre un curieux paysage horizontal. Ce qui se révèle être un fragment de peau se trouve bientôt étiré par un inconfortable mouvement de tension dont le paroxysme se fait attendre. Le corps/paysage ainsi tiraillé et malmené interroge le rapport que nous entretenons avec notre environnement le plus intime.
Façade Rouge de Faouzi Laatiris, rappelle le potentiel signifiant des couleurs. Le rouge « Ferrari » utilisé par l’artiste est un symbole de vitesse et de luxe ostentatoire. Or, comme son nom l’indique, ce panneau de métal clinquant qui reflète notre image est une façade. La matérialité de l’objet fait écran à ce qui n’est qu’une apparence, un leurre : le symbole d’un désir de paraître qui demeure pour le commun des mortels, inassouvi. Contrepoint marquant un passage de l’abstraction à l’environnement urbain, Variations sur façades montre la ville de Tétouan contaminée par la même couleur rouge, qui investit cette fois des habitations réelles. La série Dessins Projets pour l’exposition sculptures ambulantes procède selon un principe invasif similaire. Des détails de zelliges, des tables de multiplications et des tickets de jeu à gratter viennent bouleverser les conventions du croquis architectural et inventer de nouvelles perspectives. Plus loin, les trente-deux dessins/collages intitulés L’après exposition L’objet désorienté et exposés ici au public pour la première fois, témoignent des palpitations d’une mythologie personnelle florissante et protéiforme. Les motifs et les couleurs se répondent et s’enchaînent, des dates provenant de tampons encreurs apparaissent ci et là et des silhouettes d’objets surgissent, tel que le container à déchets, emblématique de la pratique de l’artiste.
Avec Nakhla/Sora et Nakhla/Qibla, Younès Rahmoun travaille sur la forme stylisée du palmier, élément d’un univers intérieur composé de figures, de couleurs et de chiffres déclinés en d’infinies nuances. Si Nakhla/Qibla est un subtil dessin au crayon qui joue sur le format horizontal en attribuant au blanc du papier une place prédominante, Nakhla/Sora développe quant à elle une répétition du motif « palmier » sur des cartes postales colorées collectées lors de voyages. Cette oeuvre porte l’empreinte d’une attitude spirituelle dont la constance contraste avec le côté ludique de l’objet « carte postale », emblème de la mobilité. Autre appropriation d’objet du quotidien, Parabole-Zelliges (Fontaine de Rabat) de Guy Limone, est ornée de zelliges traditionnels. Faisant allusion à l’attrait du Maroc pour les technologies de l’information et les médias, l’installation rappelle aussi l’anarchisme d’un développement urbain qui n’a souvent que peu d’égards pour l’individu. Association d’éléments traditionnels et contemporains, Parabole-Zelliges (Fontaine de Rabat) transforme en principe créateur la tension entre passé et présent caractéristique du Maroc ’aujourd’hui.
Qu’il s’agisse de « wall-paintings », de dessins, de collages, de sculptures ou de vidéos, toutes les oeuvres de l’exposition mettent en oeuvre des aplats de couleurs et des motifs qui entrent en résonnance et se répercutent au sein de l’espace de la galerie. L’exposition est donc une invitation à aller au delà de la frontalité des surfaces afin de pénétrer dans les profondeurs de champs artistiques divers questionnant la notion de territoire.